Humeur du jour
6 10 2010Aujourd’hui est une journée typique de début d’automne… air chargé d’humidité, ciel bas, brumes laiteuses qui trainent à l’horizon , silence absolu, pas de chant d’oiseaux, et quelques petites gouttes fraiches de temps à autre…
A la cave, la meme fraicheur s’est installée, la meme humidité aussi, pourtant, une cuve est encore en plein bouillonnement, notre grenache/carignan n’a pas fini sa fermentation alcoolique !
Les autres, amphores, barriques, cuves, sont encore sous marc (sauf le cinsault et notre 1ere syrah … pour ceux qui ont suivi !) , fermentation alccolique terminée, chapeaux posés et fermés, bien à l’abri … nous laissons encore les jus s’imbiber des bons raisins, prendre encore des arômes, de la couleur, du caractère …
Une cuvée a meme fini sa malolactique, et il semblerait que l’amphore de syrah,bien que très fraiche, mette beaucoup de bonne volonté pour commencer la sienne !
Ces moments sont cruciaux pour nous, déterminants pour le millésime à venir, (on n’est jamais à l’abri d’un accident sur une cuve, surtout quand comme nous on préfère laisser faire la nature et qu’on ne se surprotège pas avec des activateurs ou du So2 à volonté !)
Et pourtant, on me dit souvent en ce moment « ah,les vendanges sont finies, vous allez pouvoir vous reposer » , ou » ah, c ‘est bon, vous etes tranquilles maintenant, jusqu’à l’année prochaine ! » …
Avez vous remarqué (la je m’adresse aux copains vignerons…) comme la plupart des gens considèrent que notre seule grosse période de travail c’est les vendanges ? je me demande d’ou vient cette pseudo légende que le vigneron a un pic de travail dans l’année, le moment ou il « rentre » ses raisins, et après, hop, vacances , Seychelles et Ile Maurice, j imagine qu’ensuite le vin se met tout seul dans la bouteille et arrive direct sur la table ? :)
Pour moi les vendanges sont plutot la toute première étape d’un long travail … ensuite, on écoute les cuves, on les sent, on les goute, on a toujours peur pour elles ,pourvu qu’elle démarre bien sa fermentation, pourvu qu’elle ne s’arrete pas, pourvu qu’elle ne chauffe pas trop, pas trop froide non plus, qu’elle finisse tous ses sucres, qu’elle soit bonne, pas amère , pas réduite, pas astringente, pourvu que je la protège bien dès qu elle a fini sa fermentation, qu elle ne se pique pas , que les mouches n’aillent pas dedans, que je ne la perde pas, etc etc …
Meme si nous essayons de ne pas trop intervenir dans le processus naturel de fermentation, il y a tout de meme des pigeages, remontages (avec air ou sans air) , des délestages, etc, à faire, avec prudence, rigueur et minutie.
Il faut déguster, réflechir, sentir, pressentir, se donner une date de décuvaison, celle ou on ne gardera que le jus et ou on estime que les raisins ont tout donné, qu’il est temps de se séparer du marc… et c’est toujours difficile de décider de ce moment , car aucun retour en arrière n’est possible.
Alors, le jour venu, il ne faut pas croire que ce n’est pas stressant non plus, on met le jus de coté, puis on presse le marc, on goute, on se pose milles fois la question de savoir si on le garde, ou pas, si on le garde à part ou si on l’assemble avec le jus de coule, est ce que cela dénature la cuvée ou pas, est ce que cela va bien ou pas, est ce que si on le jette c’est du gachis ou pas … ?
Puis,une fois les décisions prises, les jus assemblés ou non, il faudra en surveiller l’évolution, malolactique ou non, problèmes ou non, que deviennent les aromes, que fera t on de cette cuve…
Malgré tous ces doutes, ces interrogations, ces moments de stress, parfois de découragement, ce sont ces heures en cave, dans l’odeur des fermentations, du vin, qui m’ont fait aimer ce métier, qui me font vibrer, qui font vivre cette petite flamme qui a envie de continuer à « créer » des vins.
Il faut juste préciser que le travail du vigneron ne s’arrete pas aux vendanges, ni d’ailleurs aux vinifications ( d’ici quelques semaines, toutes les cuves auront été décuvées, pressées, et seront à l’abri, malo faite ou non,sous leurs chapeaux flottants) .
On parle peu de l’aspect administratif du vin, moi qui le gère depuis 4 ans je peux vous dire que c’est extremement casse tete et complexe et que chaque année il y a un nouveau formulaire ou une nouvelle loi qui change et qui fait faire de nouveaux dossiers ou de nouvelles demandes de çi ou de ça… cette partie la du travail n’est pas la plus passionnante mais neanmoins indispensable , elle prend beaucoup de temps , je ne compte pas les heures à mettre au propre les cahiers de cave, de comptabilité matière, à faire les déclarations de récolte, déclarations stocks annuelles et mensuelles,documents d’accompagnement des vins, etc etc etc … il en existe tellement que j’en oublie certainement !
Je me demande toujours si lorsqu’on fait ce geste si anodin de déboucher une bouteille, d’en prendre le bouchon entre ses mains, puis de faire couler les premières gouttes dans son verre , si à ce moment la on pense réellement à toutes les heures, les appréhensions, les doutes, les angoisses traversées par le vigneron pour créer ce vin ? si on imagine le travail de toute une année, l’hiver, la taille ,le printemps, le palissage, l’ébourgeonnage, puis les passages incessants pour surveiller les maladies, puis, l’organisation des vendanges, le stress, puis les vinifications, puis le choix des cuvées, les assemblages, nouveaux doutes, nouvelles angoisses, (avons nous fait les bons choix ?) ,puis les mises en bouteille, l’étiquetage, et… la vente . Derniers moments de doute, est ce qu il va plaire, est ce que les gens vont prendre du plaisir à le boire, que vont ils en penser, avec quoi vont ils le boire, que vont ils en faire ?
le prix est il le bon ? ni trop cher, ni trop peu ? à quel prix je l aurais acheté, moi ?
Ah, non, vraiment, le vigneron ne se repose pas à la fin des vendanges !



















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Encore beaucoup de plaisir à la lecture de cette « nouvelle humeur » ! ;-)
Et je suis bien d’accord avec plusieurs points soulevés même si j’ajouterais que bien d’autres artisans, d’autres passionnés ressentent la même humeur, se posent les mêmes questions.
A mon humble avis, c’est l’éducation, l’expérience donnée à nos enfants qui fera la différence, pour demain, entre des consommateurs de mal bouffe et de mauvais boire, et les chercheurs d’authenticité, de caractère, les amoureux du bel ouvrage et du travail bien fait.
Apprendre aux enfants à déguster (après l’avoir préparé ensemble) un véritable navarin d’agneau, leur montrer la meilleure cuisson pour un saumon….et bien, après cela, ils n’arriveront plus à manger un navarin de « tricastel » ou un saumon balle de tennis…..
Pareil pour le vin ! Mes enfants dégustent et apprennent les saveurs du vin depuis tout petits, et encore ici, l’éducation, l’apprentissage sont des armes contre l’alcoolisme et des atouts dans la vie, dans le savoir vivre.
Au Clos Romain, comme dans d’autres bons domaines, l’expression « élever son vin » à tout son sens ! Oui, comme les bébés (!), le vin demande une attention, une vigilance de chaque instant. Comme le jeune enfant, il faudra surveiller sa cuve, sa barrique, son vin (je connais des vignerons qui dorment auprès de leurs cuves en ce moment !) comme des parents qui se réveillent aux premiers petits bruits, à la plus petite toux de leur jeunes enfants …. Adolescent, l’inquiétude se poursuit, toujours ….et même majeur, les parents – vignerons seront toujours inquiets de savoir si tout va bien, si son nouvel employeur est content de lui (d’elle), comme pour la bouteille dont on se demande bien si elle plaira, si elle fera la joie et le bonheur autour d’elle….
Belle et douce nuit !